Le 27 septembre, six sénateurs seront élus par un peu plus de 530 grands électeurs représentant les Français de l’étranger. Du Mali à Bruxelles, une voix sénatoriale peut reposer sur 38 ou 955 suffrages exprimés. Tout est légal. Mais la mécanique démocratique est grippée. 12 listes ont été déposées pour ce scrutin qui s’annonce plus serré que jamais pour les Français de l’étranger.
L’essentiel en trois points
- Un collège électoral extrêmement restreint : six des douze sénateurs des Français de l’étranger seront élus en septembre 2026 par un peu plus de 530 grands électeurs. En 2021, 55 voix ont suffi pour obtenir le dernier siège.
- Une égalité qui masque des écarts considérables : derrière la voix d’un grand électeur se trouvent environ 38 suffrages exprimés au Mali, contre 955 à Bruxelles. C’est cette mécanique que l’on peut qualifier de « FIFAïsation ».
- Une réforme devenue nécessaire : réduire de douze à six le nombre de sénateurs, renforcer l’Assemblée des Français de l’étranger et imposer davantage de transparence sur les résultats, les coûts et les déplacements.
À la FIFA, la Fédération internationale de football, chaque fédération nationale dispose d’une voix. Une petite fédération pèse donc autant qu’un pays comptant des millions de licenciés. La comparaison s’arrête, pour cet article, au mécanisme. Pour les élections sénatoriales des Français de l’étranger, la ressemblance est troublante. Chaque grand électeur dispose d’une voix. Derrière cette égalité formelle se cachent pourtant des réalités démocratiques radicalement différentes.
Au Mali, lors des élections consulaires de mai 2026, 113 suffrages exprimés ont permis d’élire trois conseillers des Français de l’étranger. Environ 38 votants derrière chaque grand électeur.
À Bruxelles, 19 100 suffrages ont produit vingt grands électeurs, conseillers et délégués consulaires confondus. Environ 955 votants derrière chacun d’eux.
Dans le scrutin sénatorial, leurs voix pèseront pourtant exactement le même poids. Vingt-cinq fois moins de suffrages exprimés à la base. Une voix à l’arrivée. Tout est légal. Mais, démocratiquement, quelque chose ne tourne plus rond.
C’est la FIFAïsation du Sénat des Français de l’étranger.
Un peu plus de 530 personnes pour représenter le monde
Près de trois millions de Français vivraient hors de France. Environ 1,7 million sont inscrits au registre consulaire. Pourtant, les sénateurs qui les représentent sont élus par un collège minuscule à l’échelle de cette population : 433 conseillers des Français de l’étranger, 77 délégués consulaires, 11 députés et les 12 sénateurs eux-mêmes. Soit, en théorie, 533 grands électeurs. Le 27 septembre 2026, ce collège élira six sénateurs pour un mandat de six ans.
Les citoyens élisent les conseillers et les délégués. Puis ces derniers, rejoints par les parlementaires, élisent les sénateurs. À chaque étage, le lien avec le suffrage citoyen s’étire et s’étiole un peu plus. J’ai moi-même été candidate aux élections sénatoriales. J’ai vécu cette mécanique de l’intérieur : les tractations, les pressions, les promesses, les fidélités fragiles, les alliances parfois improbables et une campagne qui peut devenir profondément délétère. Cette expérience ne me donne pas raison par principe. Elle m’interdit simplement l’angélisme. Ce texte n’est pas celui d’une ancienne candidate déçue. C’est le constat d’une Française de l’étranger et d’une élue qui connaît ce système et estime qu’il est urgent de le réformer.
Le grand écart démocratique
Les résultats officiels des élections consulaires des 30 et 31 mai 2026 permettent de mesurer les écarts. Au Mali, dans un contexte particulièrement complexe, peu d’électeurs disposaient de l’identité numérique nécessaire pour voter en ligne (sans problème de réception de mail et de SMS) et le vote à l’urne n’a pas eu lieu. Seuls 113 suffrages ont été exprimés. La liste arrivée en tête a obtenu deux sièges avec 51 voix. Cinquante et une voix. À Londres, plus de 18 000 suffrages ont produit 21 grands électeurs, soit environ 860 votants pour chacun. À Bruxelles, 19 100 suffrages ont produit 20 grands électeurs : environ 955 votants par grand électeur. Aux Pays-Bas, 3 956 suffrages ont produit six grands électeurs : environ 659 votants pour chacun.
On retrouve ces écarts sur tous les continents : environ 409 suffrages exprimés par grand électeur au Chili, 460 à New York et 540 au Japon. Je me dois aussi d’évoquer ici le Niger avec 19 voix pour un siège et la République centrafricaine avec 26 voix pour un siège.
Je n’échappe pas au constat : aux Pays-Bas, 793 voix, 3,06 % des inscrits mais 20,05% des suffrages exprimés, ont suffi à mon élection. Ce ne sont pas les élus qui sont en cause, mais l’extrême faiblesse de la participation, moins de 14 % dans le monde, et donc l’étroitesse de leur assise électorale.
Les sièges sont répartis en fonction du nombre d’inscrits, et non du nombre de votants. Il ne serait donc pas exact d’affirmer qu’un électeur malien reçoit juridiquement vingt-cinq fois plus de pouvoir qu’un électeur bruxellois.
Mais le résultat politique est bien là : le système transforme des niveaux de participation radicalement différents en voix sénatoriales de poids strictement identique. Sans seuil minimal de participation, sans correctif, sans même que cette question soit véritablement débattue. Une voix, c’est une voix. Comme à la FIFA. Mais derrière chaque voix, il n’y a manifestement pas le même nombre de citoyens mobilisés.
Le paradoxe israélien
Israël offre un autre exemple particulièrement éclairant. Avec les territoires palestiniens, plus de 100 000 électeurs étaient inscrits lors du scrutin consulaire de 2026. Cette communauté française est devenue l’une des plus importantes au monde. Mais seulement 5 043 suffrages ont été exprimés.
La participation a atteint 7,33 % à Jérusalem et seulement 4,39 % à Tel-Aviv et Haïfa. Les deux circonscriptions ont néanmoins produit 19 grands électeurs, soit environ 265 suffrages exprimés pour chacun. Comparons avec les Pays-Bas : moins de 30 000 inscrits, mais près de 4 000 votants. Presque autant qu’en Israël, avec pourtant plus de trois fois moins d’électeurs inscrits. Cela raconte quelque chose d’essentiel : une communauté peut grandir considérablement sans que sa participation démocratique progresse au même rythme. Il y a de plus en plus de Français en Israël, mais proportionnellement très peu d’entre eux votent. Cette abstention massive n’empêche pourtant pas la circonscription d’occuper une place croissante dans le collège sénatorial. La légitimité démographique demeure. La légitimité participative s’érode.
Peut-on continuer à l’ignorer ?
Moins de grands électeurs par siège qu’en Lozère
Prenons maintenant la Lozère, département métropolitain le moins peuplé. Elle compte environ 76 500 habitants et un sénateur. En 2023, son collège électoral comprenait 358 grands électeurs. Le sénateur élu a recueilli 187 voix sur 354 votants. Pour les Français de l’étranger, un collège d’un peu plus de 530 membres renouvellera six sièges en septembre 2026, soit moins de 90 grands électeurs par siège à pourvoir.
Cette division est naturellement indicative : les modes de scrutin ne sont pas les mêmes. Le sénateur de la Lozère est élu au scrutin majoritaire, tandis que les six sénateurs des Français de l’étranger sont élus ensemble à la proportionnelle. La comparaison permet néanmoins de mesurer l’étroitesse du collège : même rapportée aux six sièges renouvelés, la base électorale indirecte demeure environ quatre fois plus réduite par siège que celle du sénateur de la Lozère. Les Français de l’étranger ont évidemment droit à une représentation parlementaire. La question n’est pas là.
La question est de savoir si douze sénateurs élus par un collège aussi restreint constituent encore la forme la plus légitime, la plus efficace et la plus moderne de cette représentation. La loi du 22 juillet 2013 a certes élargi le collège électoral, mais sans changer profondément la nature du système. Jadis, une vingtaine de voix pouvait parfois suffire pour entrer au Sénat. En 2021, lors du dernier scrutin comparable, la liste ayant obtenu le sixième et dernier siège n’a recueilli que 55 suffrages. Cinquante-cinq voix pour représenter, pendant six ans, plusieurs millions de Français établis hors de France : même indirecte, une démocratie reposant sur une base aussi étroite finit nécessairement par fonctionner en vase clos.
Quand le réseau remplace le débat public
Dans ce système, il n’est pas nécessaire de convaincre des dizaines de milliers de citoyens. Il faut convaincre quelques dizaines de grands électeurs. Une poignée de voix peut décider d’un mandat parlementaire de six ans. Chaque relation personnelle compte, chaque promesse de soutien compte, chaque changement d’étiquette compte. Les fonctions au sein de l’AFE peuvent même parfois devenir une monnaie d’échange contre une voix. Les organisations les mieux implantées et les réseaux les plus disciplinés bénéficient mécaniquement d’un avantage considérable. Le problème n’est pas qu’une organisation gagne une élection. C’est le principe de la démocratie.
Le problème apparaît lorsque la campagne ne se déroule presque plus devant les citoyens, mais dans les messageries privées, les groupes fermés, les appels individuels et les accords entre initiés. Les électeurs ordinaires assistent de loin à une élection dont ils ont fourni la matière première, mais dont ils ne maîtrisent plus l’issue.
Lors des dernières élections consulaires, j’ai interrogé de manière informelle des Français établis aux Pays-Bas. Personne, en dehors des candidats, et encore, n’était en mesure de citer le nom d’un sénateur représentant les Français de l’étranger. Beaucoup ignoraient même l’existence de ces douze parlementaires. Ce constat empirique ne constitue évidemment pas un sondage scientifique. Mais il illustre la distance qui s’est installée entre l’institution et ceux qu’elle est censée représenter.
La mécanique est légale. Elle devient pourtant de moins en moins lisible, de moins en moins directe et de moins en moins mobilisatrice.
Douze sénateurs, mais quelle influence réelle ?
Le paradoxe va plus loin. Même représentées par douze sénateurs, les réalités de l’étranger peuvent rester périphériques au sein du Sénat lui-même.
L’épisode de l’amendement du sénateur Vincent Delahaye est révélateur. Le 25 novembre 2024, le Sénat a adopté en première délibération un amendement de Vincent Delahaye, sénateur de l’Essonne appartenant au groupe Union Centriste. Cet amendement prévoyait de fiscaliser progressivement l’indemnité de résidence versée aux fonctionnaires civils et militaires en poste à l’étranger.
Une telle mesure aurait directement affecté les agents qui font vivre le réseau diplomatique, consulaire, culturel et éducatif français dans le monde.
Pourtant, aucun sénateur représentant les Français de l’étranger n’apparaît dans les débats lors du premier examen de l’amendement. Plus troublant encore : deux d’entre eux, Olivier Cadic et Olivia Richard, appartenaient au même groupe politique que son auteur. Cela montre les limites du système. Même au sein de leur propre groupe, les sénateurs des Français de l’étranger ne sont pas, semblerait-il, nécessairement consultés avant le dépôt d’un amendement touchant directement les communautés qu’ils représentent.
La disposition a finalement été supprimée en seconde délibération, après la mobilisation des parlementaires concernés, des syndicats et de la commission des affaires étrangères. On peut retenir que les sénateurs des Français de l’étranger ont finalement obtenu gain de cause.
On peut aussi constater qu’ils ont dû intervenir après l’adoption d’une mesure concernant directement leur champ de compétence, en leur absence en séance.
Et Vincent Delahaye a renouvelé sa proposition lors de l’examen du budget pour 2026.
Douze sièges ne garantissent donc ni une consultation préalable, ni une influence suffisante au sein des groupes politiques, ni la prise en compte spontanée des réalités de l’étranger.
Informer n’est pas rendre compte
Pour justifier leur utilité, les sénateurs mettent volontiers en avant leurs lettres d’information. Certaines rendent compte d’un travail parlementaire substantiel, précis et utile. D’autres ressemblent davantage à des carnets de voyage : succession de déplacements, de réceptions officielles, de poignées de main et de photographies devant des drapeaux. D’autres encore se bornent à reprendre les informations du Bulletin quotidien, le calendrier parlementaire, les annonces gouvernementales ou des éléments déjà publiés par l’administration.
Compiler l’information n’est pas légiférer. Photographier un déplacement n’est pas en démontrer l’utilité. Communiquer sur son activité ne suffit pas à en établir l’efficacité. Une véritable reddition de comptes devrait permettre de savoir quels textes ont été modifiés, quelles injustices ont été corrigées, quels services consulaires ont été préservés, quelles démarches ont abouti et quels engagements de campagne ont été tenus.
Les Français de l’étranger n’ont pas besoin de douze albums photo. Ils ont besoin de représentants capables de démontrer, dossier par dossier, à quoi leur mandat a servi. Lors du scrutin consulaire de 2026, j’ai également regretté le peu d’appropriation, par une partie des parlementaires, de la nouvelle identité numérique certifiée. Certains en sont restés à dénoncer les courriels et les SMS qui n’arrivent pas partout, alors que l’enjeu était précisément d’accompagner les électeurs vers un outil plus sûr et plus efficace.
Combien cela coûte-t-il ?
Un sénateur perçoit une indemnité parlementaire brute supérieure à 7 600 euros par mois. Il dispose également d’un crédit de plus de 8 800 euros pour rémunérer ses collaborateurs et d’une avance mensuelle de frais de mandat d’environ 6 600 euros, majorée pour les sénateurs représentant les Français de l’étranger. S’ajoutent les transports, les déplacements internationaux, l’hébergement et les moyens matériels mis à leur disposition.
Les principales enveloppes financières mobilisées dépassent ainsi 24 000 euros par mois et par sénateur. Pour douze sénateurs, l’ordre de grandeur approche 3,5 millions d’euros par an et 20 millions d’euros sur la durée d’un mandat de six ans. Il ne s’agit ni du revenu personnel des sénateurs ni du coût budgétaire complet de leur mandat. Une partie importante de ces sommes finance les collaborateurs et l’exercice normal de la fonction parlementaire. Mais cet ordre de grandeur justifie une question simple : douze sièges constituent-ils la meilleure utilisation possible de ces moyens publics ?
Un bilan carbone introuvable
Les déplacements sont indispensables lorsque l’on représente une circonscription mondiale. Mais leur nécessité ne dispense pas de transparence.
Combien de kilomètres sont parcourus chaque année ? Combien de vols long-courriers ? Pour quel coût ? Pour quelles missions ? Avec quels résultats ? Il n’existe pas de bilan consolidé permettant aux citoyens de répondre facilement à ces questions. Cette absence devient difficilement défendable.
Chaque sénateur représentant les Français de l’étranger devrait publier annuellement la liste de ses déplacements, leur coût, leur objet, leurs résultats et une estimation de leur empreinte carbone. La transparence n’empêche pas les déplacements utiles. Elle permet aux citoyens d’en apprécier la nécessité.
Six sénateurs et une AFE renforcée
La représentation parlementaire des Français de l’étranger ne doit pas disparaître. Elle doit être repensée. Six sénateurs pourraient assurer cette représentation. Une telle réforme devrait s’accompagner d’une réaffectation politique et budgétaire des économies réalisées vers les services consulaires et vers une Assemblée des Français de l’étranger profondément renforcée.
L’AFE pourrait associer l’ensemble des 433 conseillers des Français de l’étranger à ses travaux grâce à un fonctionnement largement numérique et hybride. Les 90 conseillers actuellement appelés à y siéger pourraient constituer une délégation permanente chargée de préparer les travaux, de conduire les commissions et de participer aux sessions physiques à Paris.
Tous les conseillers des Français de l’étranger pourraient, à distance ou en présentiel, contribuer aux débats, saisir les commissions et se prononcer sur les avis importants. Cette AFE élargie devrait disposer d’un budget clairement identifié, d’une expertise juridique et budgétaire indépendante, ainsi que d’un véritable droit de suivi des réponses du Gouvernement. Moins de sièges au sommet. Davantage de pouvoir et de moyens sur le terrain. Moins de voyages sans bilan. Davantage de transparence. Moins de communication institutionnelle. Davantage de résultats mesurables.
La France souffre d’institutions que l’on conserve parfois par habitude, même lorsqu’elles ne correspondent plus aux réalités démocratiques. Réformer n’est pas affaiblir la représentation des Français de l’étranger. C’est lui rendre sa légitimité, la renforcer même.
Aujourd’hui, la machine est légale et remarquablement bien huilée pour les initiés. Pour les citoyens, elle est grippée.
Il est temps de la réparer. Et oui, il faut aussi avoir le courage de dégraisser cette représentation : sans réforme de ses effectifs, de son fonctionnement et de ses moyens, elle restera une incongruité de moins en moins défendable dans un pays en proie à une double crise, économique et institutionnelle.


