Concerto à Amsterdam : retour vers le passé, ou quand le vinyle reprend vie

Rayons chez Concerto, Amsterdam

Une promenade chez un disquaire, des souvenirs d’adolescence, Leonard Cohen, Spotify et un constat clair : les jeunes n’ont pas dit leur dernier mot sur le vinyle.

Vous est-il déjà arrivé de retrouver un endroit où vous vous sentiez si bien, où vous aviez passé tant d’heures, mais que vous aviez fini par délaisser, presque oublier, jusqu’à l’effacer de votre mémoire ? C’est ce qui m’est arrivé cette semaine à Amsterdam. Je me promenais dans l’Utrechtsestraat, l’une de mes rues préférées de la ville, qui présente l’immense avantage d’être relativement épargnée par les touristes en ce dernier lundi d’octobre. Et soudain, mon regard a été happé par une enseigne : Concerto.

Bien sûr que je connaissais cette enseigne ! Concerto, c’est LE disquaire d’Amsterdam, une véritable institution, un repaire pour les amoureux de musique. Pourtant, la dernière fois que j’y avais mis les pieds, je n’étais probablement pas encore maman, c’est vous dire. Et voilà que j’y retournais avec mon fils aîné, passionné de musique comme moi. Une jolie façon de mesurer le temps qui passe.

Le retour des disquaires

J’avoue que je m’attendais presque à retrouver les vestiges d’une époque révolue, un commerce survivant péniblement à la révolution numérique et à la toute-puissance du streaming. Mais pas du tout. À l’intérieur, il n’y avait que de la vie ! Concerto, fondé en 1955, s’étend sur cinq bâtiments communicants, formant un véritable dédale où s’entassent CD, vinyles, et même cassettes ! Le neuf et l’occasion y font bon ménage, les genres musicaux se côtoient, les générations aussi.

On fouille, on cherche, on découvre. On prend son temps. Des livres sont également proposés à la vente. Un café accueillant permet de prolonger le plaisir et une petite scène reçoit régulièrement des artistes pour des concerts. Mais ce qui m’a frappée, c’est l’âge des clients. Bien sûr, il y avait des gens de ma génération, ceux qui ont grandi avec les vinyles, puis les CD. Mais il y avait aussi beaucoup de jeunes, voire des très jeunes ! Des jeunes qui fouillaient dans les bacs, examinaient les pochettes, cherchaient des éditions particulières. Je croyais revenir dans mon passé. Je découvrais que ce passé était aussi leur présent. Car le vinyle fait un retour spectaculaire, et pas seulement chez les nostalgiques. Les DJ ne l’ont d’ailleurs jamais complètement abandonné.

Dans la culture hip-hop, la house ou la techno, les platines ont longtemps été bien davantage qu’un outil : un véritable instrument. Les DJ, les collectionneurs et les passionnés ont contribué à faire vivre ce format quand le reste du monde semblait n’avoir d’yeux que pour le numérique. Mais aujourd’hui, le phénomène dépasse largement les DJ et les audiophiles. Les jeunes achètent des vinyles, collectionnent les éditions spéciales, exposent les pochettes.

Certains ont grandi avec Spotify et découvrent le plaisir de posséder physiquement un album. C’est assez fascinant, quand on y pense : une génération née dans le tout numérique redécouvre le plaisir de l’objet, tandis que la mienne a progressivement abandonné ses disques pour Spotify. Comme si nous nous croisions sur le chemin.

Souvenirs, souvenirs

En déambulant entre les rayonnages, je me suis retrouvée propulsée quelques décennies en arrière, dans mon adolescence dans les Hauts-de-France. Que d’heures passées chez les disquaires de Calais, puis de Lille ! Les bacs de nouveautés, les occasions, les trouvailles improbables, les découvertes inattendues. Cette soif de musique était intarissable.

Je ne me séparais jamais de mon fameux Walkman Kenwood (qui fonctionne toujours !) et de mes cassettes. À la maison, je glissais avec délectation sur la platine les albums de Leonard Cohen et de Bob Dylan, dont mon père était fan.

Et franchement, celui qui n’a jamais entendu les chaleureux craquements d’un vinyle avant les premières notes de Famous Blue Raincoat ne sait pas ce qu’il rate !

Je me suis aussi souvenue d’un voisin, brutalement décédé, dont la mère m’avait donné toute la collection de disques. Un cadeau extraordinaire, né d’une circonstance si triste. C’est ainsi que j’avais fait un pas de géant dans mon apprentissage musical. Une collection de disques, c’est aussi cela : une histoire, des goûts, une part de la vie de quelqu’un qui continue de circuler.

Au fil des rayons de Concerto, je retrouvais avec délectation les pochettes des albums qui ont façonné ma culture musicale : The Wall de Pink Floyd, Violator de Depeche Mode, Rumours de Fleetwood Mac, OK Computer de Radiohead, The Queen Is Dead des Smiths, Boys and Girls de Bryan Ferry. Des pochettes que je reconnaissais instantanément, comme on retrouve de vieux amis.

Pendant ce temps, mon fils avait décidé d’explorer le rayon français. Un étonnant voisinage où Stromae côtoyait Nicolas Peyrac et Nicole Croisille, tandis que Manu Chao occupait naturellement sa place.

Spotify m’a fait oublier le visage de la musique

Et c’est alors que j’ai pris conscience de quelque chose. Aujourd’hui, ma vie musicale se déroule essentiellement sur Spotify. J’écoute toujours énormément de musique. Peut-être même davantage qu’avant. Je découvre des artistes, je retrouve des chansons oubliées, je passe d’un univers à l’autre avec une facilité déconcertante. Mais je ne connais presque plus les pochettes des albums que j’écoute aujourd’hui.

Autrefois, l’album était un tout. Il y avait la musique, bien sûr, mais aussi l’image, la photographie, le graphisme, les paroles imprimées, les crédits que l’on déchiffrait. On pouvait passer des heures à contempler une pochette. Aujourd’hui, tout cela tient dans une minuscule vignette sur un écran de téléphone. On écoute un morceau, on passe au suivant. L’algorithme nous entraîne ailleurs. La musique est partout, mais les albums sont devenus presque invisibles. Je ne voudrais pas pour autant céder à la nostalgie facile. Spotify est un outil extraordinaire. Il m’ouvre des horizons musicaux immenses, et je ne voudrais plus me passer de cette liberté.

Mais je me demande si nous n’avons pas perdu quelque chose en route. Le plaisir de chercher, d’attendre, de choisir. Le bonheur de tenir un album entre ses mains, d’en étudier la pochette, de lire les paroles, de connaître le nom de tous les musiciens.

Et surtout, ce rapport particulier à l’écoute. On choisissait un disque. On s’installait. On écoutait une face entière, parfois l’album en boucle. Le disque imposait son rythme. Aujourd’hui, c’est souvent nous qui imposons le nôtre à la musique.

Et si les jeunes nous montraient le chemin ?

En regardant cette jeune clientèle chez Concerto, j’ai trouvé quelque chose de rassurant, et même de réjouissant. Ces jeunes n’ont pas nécessairement connu les disquaires comme nous. Ils n’en éprouvent pas la nostalgie. Ils y viennent pour d’autres raisons, par passion, curiosité, goût de la collection, envie d’un objet que l’on peut posséder, offrir, admirer.

Peut-être cherchent-ils aussi une forme de ralentissement dans un monde où tout est immédiatement accessible et consommable. À leur manière, ils réinventent un plaisir que nous pensions appartenir au passé. Et moi qui croyais faire un voyage dans le temps, je me retrouvais soudain au milieu de plusieurs générations partageant la même passion.

Et mes disques, dans tout ça ?

À cet instant, une pulsion m’a saisie : je voulais réentendre Famous Blue Raincoat sur un vinyle, retrouver ses premières notes, les petits craquements, la chaleur de cette écoute, cette voix qui m’a tant guidée. Pourquoi ne pas ressortir ma platine et mes vieux disques ?

Et d’ailleurs, où sont passés tous mes CD, mes éditions spéciales, ces albums collectionnés avec tant de passion ? Probablement quelque part en France, dans des cartons.

Toute une partie de ma vie musicale dort ainsi dans des cartons, tandis qu’une autre, immense et dématérialisée, tient désormais dans ma poche. Je suis entrée chez Concerto avec mon fils, presque par hasard, et j’en suis ressortie avec le sentiment d’avoir retrouvé une partie de moi-même. Et l’envie irrépressible de remettre la main sur ces cartons. Mais pour l’instant, je vous laisse. Je vais écouter Leonard Cohen, sur Spotify. Avec mes écouteurs Bluetooth Bose. On ne se refait pas. Enfin, pas complètement.

Quelques adresses de disquaires à Amsterdam

Concerto

Rush hour

Platypus Record Shop

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